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Le goupil vous salue bien Octobre 2004, quelque part en Picardie. Cinq des onze Jack Russell qui composent la meute en ce jour d’ouverture manquent à l’appel au retour de la dernière battue, alléchés par l’odeur de quelque goupil...
Nous traquions les flancs du Coquerel, versant sablonneux et ensoleillé, « exposé plein sud », comme le dirait la pub d’un agent immobilier. Si alléchante donc pour le farniente qu’on pensait bien y trouver des sangliers. Il n’en a rien été. Le boisement est composé de châtaigniers prolifiques, si généreusement que le sol est, à cette saison, entièrement tapissé de petites bogues vertes hérissées de mille piquants sur lesquels les chiens rechignent à marcher et avancent comme sur des oeufs... Sauf bien sûr en cas de rencontres ennemies où alors toutes précautions s’évanouissent. Sur ce coteau au sous-sol meuble et sableux, les terriers abondent, abris de blaireaux et de renards. C'est chaque fois la même chanson. Soit les renards, lovés douillettement dans les ronces ou sur un lit de fougères, se réveillent au nez des chiens pour les aspirer dans leur sillage jusqu’au trou. Soit ils ont déguerpi, alertés par les cris de la traque, non sans avoir laissé cette odeur alléchante qui les conduit tout pareil au terrier. Au point de décréter, chaque fois, que cette parcelle, c'est juré, je ne la ferai plus... Pourtant, j’ai beau passer à l’écart, fouler le plateau pour éviter la pente... Rien n’y fait, la mémoire des chiens est infaillible et ils se détournent sans vergogne de leur chemin comme les fines gueules pour un trois étoiles. Maudits terriers !
La journée tire à sa fin et c’est tant mieux. En ce début de saison, le manque d’entraînement, la chaleur et la végétation luxuriante encore se conjuguent pour accentuer la fatigue et alourdissent pattes et jambes de chacun. Nous buterons bientôt sur les voitures, sonnerons la fin de traque et tous remonteront dans les 4x4. Ramassant quelques châtaignes, nous musardons encore un peu avant de dévaler « tout schuss » la pente jusqu’au parking. Quand, je ne suis bien sûr qu’à peine surpris de voir mes chiens disparaître dans un trou. Je peste, je jure, j’invective, je parviens à en convaincre un ou deux de ne pas y entrer. J’en tire un autre dont la queue dépasse encore faute de place. Combien sont-ils partis devant ? Et combien sont dedans au juste ? Revenu au véhicule, je charge les présents, six, pour recenser les manquants. Toujours les mêmes, ceux auxquels on pense d’emblée, les inconditionnels du déterrage, les régionaux de l’étape, les coutumiers du fait : Magnum, Jilo, Judie et Mirka, comme par hasard ! Quatre frères et sœurs multirécidivistes. Encore que Judie, exténuée déjà au démarrage de cette dernière battue, a dû vraiment surestimer ses forces. Tiens ? il manque aussi Sluddy ! Là c’est une première au terrier. Il y a un début à tout ! Je me rapproche en voiture sur ce chemin baptisé à juste titre le « mauvais pas » m’économisant ainsi quelques centaines de mètres à pied. Je croise Judie, totalement fourbue, qui a capitulé. Arrive ensuite Jilo, son frère, qui n’a bien sûr pas pu s’empêcher de se faire mettre la tête au carré... c’est rituel chez lui. Du pied de la côte que j’aimerais tant ne pas avoir à remonter, je corne le rappel. Faute de résultat, je remonte donc. Après quelques hésitations, je retrouve le terrier : simple trou sans particularité, ni signes de fréquentations assidues descendant presque en à pic, au seuil garni d’un tertre de sable sale.
Dans le terrier, la guerre est déclarée et les hostilités font rage. Le renard crache et souffle de cette respiration de soufflet de forge si caractéristique à l’accul. Magnum martèle de sa voix cadencée et ininterrompue. Mirka et Sluddy l’appuient à moins qu’elles ne l’engueulent de leur boucher le passage et de les priver ainsi de réjouissances et de contacts plus rapprochés. Un rigodon de trompe à la gueule même du pertuis fait taire immédiatement la chorale et quelques appels sevères et menaçants convainquent Mirka et Sluddy qui émergent tout à tour à la lumière. Magnum, libéré sur ses arrières, profite du sursis que lui accorde le temps de leur remontée et des félicitations pour s’octroyer un peu de rab et reprendre sa sarabande que j'interromps d'un ordre formel et sans recours. Il remonte lentement, à contrecœur, en soufflant ou en soupirant peut-être... de déception. Je le félicite chaleureusement, ravi de ces retrouvailles finalement bien plus rapides que prévues et de cette obéissance spontanée et sans faille, qui évite attente et angoisse. Je tourne les talons. Peu décidé à rentré et à de devoir quitter pareille récréation, Magnum reste assis sur le monticule. Sur un ordre un peu plus véhément, il obtempère. Il vient vers moi qui le regarde, à regret, coulant lentement sur les derniers dix mètres qui nous séparent. C'est alors que le renard sort, s’assied à son tour à l’endroit même où Magnum était assis. Il nous contemple fixement, goguenard, avant de s’en aller en fouettant l’air de son panache roux. Je n’ai certes pas vu de sourire narquois sur ses babines quand il nous a regardés mais je ne suis pas sûr que son battement de queue n’était pas plutôt un bras d’honneur à sa façon.
Émile Basle. Illustration, Estelle Rebottaro. |