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Magnum sonne toujours trois fois

Magnum ne se trompait pas ! Magnum ne se trompait jamais ! Magnum ne s’était jamais trompé ! Déjà talentueux depuis son plus jeune âge, aguerri maintenant par onze ans d’expériences nombreuses, il était aussi fiable qu’une montre suisse et aussi régulier qu’un métronome.

Magnum au travailIl était créancé 1 sur le sanglier, encore qu’il ne dédaignât point courir le renard pour aller lui faire la fête au fond d’un trou. Il avait été de toutes les sorties grâce à une prudence extrême qui lui avait valu de ne jamais se faire embrocher ni même un tantinet égratigner. Les arrêts de travail, il ne connaissait pas, pas plus qu’invalidité ou convalescence temporaires. Magnum était hardi et gentil… Normal, c’est un Jack Russell. Au-delà de ses déterrages, il totalisait donc maintenant quelques 350 ou 400 sorties en battue dans une vie où il avait été aux avant-gardes de toutes les découvertes de toutes les menées 2, de tous les fermes 3, avait assisté à toutes les estocades, avait tenu tête de près ou de loin à tous les sangliers servis 4 au couteau par son maître, avait même retrouvé en fin de battue bien des animaux qu’il signalait de ses rituels trois coups de gueule.

Trois coup de gueule
En effet, Magnum, dès ses débuts, avait par hasard pris cette habitude – N’allons tout de même pas dire que son intelligence au dessus de la moyenne l’y avait poussé consciemment. – de copier les annonces rituelles « de par chez nous », en Champagne. Et donc quand Magnum donnait ses trois coups de gueule, son maître qui avait instantanément reconnu sa voix entre toutes, aussi lointain soit-il, répercutait à son tour l’annonce de trois sonneries de trompe avant de brailler haut et fort : « À la houe ! À la houe ! » Ceux dans la traque qui n’avaient pas compris ou ne connaissaient pas ce couple singulier, demandaient alors au sonneur : « T’as vu des sangliers ? »… ce à quoi il répondait invariablement : « Moi non, mais Magnum oui, il a sonné trois coups ! » Les mines étaient dubitatives et les sourires goguenards, sauf chez les habitués. Si la preuve de l’existence d’un « cochon » se faisait attendre un tant soit peu, les quolibets allaient bon train sur cette confiance aveugle en un chien qui, certes, n’en imposait pas vraiment tant il se montrait placide et flegmatique. Mais jamais il n’avait fallu attendre bien longtemps avant que les carabines ne claquent sur les pourtours, signant la validité de l’annonce et le bien-fondé d’une telle assurance. Depuis onze ans Magnum ne s’était donc jamais trompé et son maître n’avait jamais eu à rougir de ses péchés d’orgueil ou excès de confiance qui, au pire redonnaient inutilement espoir et optimisme à des postés endormis.

La surprise
Raton laveurEn ce jour d’octobre, la morosité est installée parmi les participants à cette ouverture dans une fort belle forêt de l’Aisne. Les premières traques étaient vides. Une laie avait mis à mal une petite Teckel dans la troisième enceinte. Prudents quoique tenaces, agiles comme des singes, aucun des douze Russell n’avait eu à souffrir. Leur harcèlement avait avant tout convaincu la bête noire de déguerpir, laissant sa petite victime éventrée (elle mourut dans la soirée chez le vétérinaire). La quatrième battue entamée aussitôt le déjeuner dans une parcelle marécageuse ne laissait rien augurer de prometteur. Aussi, quand Magnum, tout là-bas, fit retentir ses trois rituels aboiements, son maître exulta et répercuta derechef l’annonce qui mit aussitôt sur pieds les tireurs somnolents. Les autres chiens rallièrent pour participer avec fougue aux festivités auxquelles le chef de meute venait de les convier. Les récris allaient bon train, stationnaires, calés dans un magma impénétrable de saules, de joncs, de roseaux et d’épines sur un sol spongieux de fange et de boue. L’animal se défendait courageusement. Ce n’était ni un chevreuil plaintif et pathétique – que d’ailleurs Magnum n’aurait pas même pris le temps d’aboyer avant de s’en saisir – ni un marcassin ou une bête rousse dont les gueulements (de cochon qu’on égorge) sont significatifs, moins encore le grognement rauque et rageur du sanglier imposant qui se bat et cherche à en découdre. Ce n’était pas la laie du matin, épargnée et partie dans une autre direction.
Sur quoi donc Magnum venait-il de tomber pour ainsi justifier ses trois avertissements rituels ?
Quelle surprise, pour la première confusion de sa carrière, voulait il réserver à son entourage ?
Quand les plaintes se turent, que les aboiements se calmèrent, Ch’piqueux 5 extirpa du bourbier, scène de cette première méprise où il s’était lui-même englué, un animal noir certes, velu mais lunetté de blanc. La confusion était tellement tentante qu’on dut lui pardonner. Magnum, en effet, venait de prendre pour un sanglier ce qui était en réalité … un raton laveur 6.
Et les postés se rendormirent.

Jean-Michel Rainon

1 . créancé – Ce dit d'un chien qui a une attrait évident pour la chasse d'un type d'animal. 2 . menée – Lorsque les chiens poursuivent le gibier et donne de la voix. 3 . ferme – Lorsque les chiens et un sanglier (ou un autre animal) blessé ou acculé dans un endroit, se tiennent tête. 4 . servir – Achever au couteau une bête sur ses fins. 5 . Ch'piqueux – Le piqueur, prononcer « Ch'piqueux » en picard ou en Ch'tit. Autrement dit le meneur des chiens, ici le maître de Magnum et l'auteur de l'article. 6 . raton laveur – Ce petit mammifère, omnivore, de la famille des procyonidés est originaire d’Amérique, il a été introduit et élevé en Europe, vers 1930, pour sa fourrure. Cependant, on doit l’apparition du raton laveur au Nord de la France, aux soldats américains de la base aérienne de Couvron, dans l’Aisne, dont il était la mascotte. À leur départ, une importante population est restée dans le département d’où elle colonise petit à petit, les régions voisines.

 
 
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